Spécial William Boyce - Nos Abeilles ont du talent
Une Abeille Musique de Nancy, le mystérieux A.F., voue un culte très particulier à William Boyce. Afin de faire partager son enthousiasme à d'autres abeilles, il a accepté de nous adresser ce texte, dont nous le remercions.
En dépit du grand renouveau baroque qui a lieu depuis maintenant plus de vingt ans, force est de constater que la musique anglaise du XVIIIème siècle reste encore et toujours dans l'ombre du grand Haendel. Pourtant, le répertoire regorge de petits chefs-d'œuvre. A la tête de sa splendide collection "The English Orpheus", Hyperion porte sans aucun doute le flambeau de la redécouverte des "petits maîtres" anglais, parmi lesquels Arne, Linley, Carey, mais également Boyce, dont la musique vocale a été, dès 1989, mise à l'honneur par la ravissante sérénade "Solomon" (enregistrée par Howard Crook, Bronwen Mills, le chœur et l'orchestre du Parley of Instruments de Roy Goodman) puis, sept ans plus tard, par le très beau disque de musique pour le théâtre de Peter Holman (comprenant la superlative prestation de Joseph Cornwell dans "Peleus and Thetis", ou encore le splendide "Dirge" pour "Romeo and Juliet") et enfin par l'étonnant anthem "Lord, thou hast been our refuge" dirigé par John Scott.

Ce regain d'intérêt pour la figure de Boyce se poursuit depuis 1998 grâce à l'heureuse initiative du chef Graham Lea-Cox qui, dans la collection Gaudeamus, sous le label ASV (distribué en France par Abeille Musique), a choisi de consacrer à ce compositeur encore injustement méconnu plusieurs enregistrements.
Paradoxalement, c'est peut-être au premier volume (GAU176) paru dans cette série que reviennent les éloges les plus chaleureux. Est-ce parce que Lea-Cox a eu la judicieuse idée de nous épargner les "trebles" et les "countertenors" en guise de solistes et qu'il a eu recours à Judith Howarth et Kathleen Kuhlmann ? Est-ce parce que les chœurs ne comportent pas de partie de soprano et que, par voie de fait, on évite tout ce que le timbre des sopranistes peut avoir de criard, aboutissant ainsi à un chœur irréprochable ? N'est-ce pas plutôt - tout simplement - parce que ce "Secular Masque" est un bijou, dont l'atmosphère rappelle furieusement les plus "anglaises" des partitions de Haendel ("Alexander's feast", "L'Allegro, il Penseroso ed il Moderato") ? Les forces de Lea-Cox nous révèlent ici une pure merveille d'équilibre (alternance des tessitures dans les parties solistes, elles-mêmes en alternance avec des parties chorales) et de cohérence (le chœur se fond dans la mélodie qui le précède en reprenant le thème exposé par le soliste). C'est probablement surtout son charme mélodique qui rend cette œuvre si attachante : on y retrouve tout ce que la musique baroque a de plus fin (air de Vénus, puis reprise par le chœur), mais aussi de plus électrisant : extraordinaire "All of a piece throughout" conclusif, avec son rythme dansant, son exposition graduelle des cordes, des voix solistes, du chœur, des trompettes … On ne manquera pas non plus les splendides harmonies sur "Sound a reveille", dans le chœur des suivants de Mars, entre autres - multiples - exemples…. On tient ici sans aucun doute le plus grand disque consacré à Boyce jamais enregistré (sans compter qu'au-delà de l'aspect vocal, les trois ouvertures qui complètent le "Secular Masque" permettent de mieux apprécier le travail de l'orchestre…).
Après tant de splendeurs - à la fois en ce qui concerne l'œuvre et l'interprétation - il était difficile de préparer un nouvel enregistrement (GAU200). Dans une certaine mesure, les choix artistiques de Lea-Cox - quoique justifiés musicologiquement - corsent encore un peu plus le problème. Le chœur retrouve des parties de soprano, mais c'est malheureusement aux enfants du Chœur du New College d'Oxford qu'elles reviennent, avec tout ce que ce type de timbre peut avoir de problématique. Même écueil pour la partie soliste confiée à Patrick Burrowes ... Mais ne boudons pas notre plaisir : l'œuvre, elle, est encore une merveille de part en part, et la musique de Boyce résiste bien aux rares problèmes d'interprétation que l'on peut rencontrer dans ce deuxième disque. On goûtera en particulier l'enthousiasme communicatif de chacun des deux duos, le très haendelien "The hero whom a fair one fires" de Michael George, avec notamment son étonnante partie centrale, le magnifique récitatif accompagné "Mortals, in hymns of tuneful joy" suivi de l'air "Music, gently soothing power" ainsi que l'air "The captive, bound in rankling chains", qui n'est pas sans rappeler certains procédés déjà rencontrés dans la sérénade "Solomon" du même compositeur.
Avec le troisième volet (GAU208) de cette série que nous livre ASV, on ne peut pas ne pas être édifié d'emblée en pensant à l'oubli dans lequel Boyce est tombé. La "Lamentation de David sur la mort de Saul et de Jonathan" est en effet une nouvelle "perle rare". La seule succession Ouverture - chœur d'entrée suffit à s'en convaincre. On ne s'appesantira pas ici sur la question de l'emploi des sopranistes pour ce type d'enregistrement - le problème soulevé par le deuxième disque de Lea-Cox demeure inchangé ici. Mieux vaut considérer la splendeur de l'œuvre, qui n'a pas grand chose à envier à certains oratorios de Haendel. Toutes les parties instrumentales mériteraient un examen particulier ("Israel is fallen" dans la version de Londres datant de 1736, "Swift indulge thy cruel aid", l'extraordinaire duo "Sad Israel"). Boyce démontre également ici la force de son écriture chorale ("Sing sacred prophet", "Daughters of Israel, weep", "How are the mighty fallen"). Et la cerise sur la gâteau : Lea-Cox nous offre en appendice la possibilité - toujours très intéressante et rarement offerte dans la plupart des enregistrements quels qu'ils soient - d'entendre la version originale de certaines parties de la "Lamentation" avant sa révision par le compositeur. On trouve également sur ce disque la première Ode à Sainte Cécile composée par Boyce, qui, si elle n'a pas la force de la "Lamentation de David…", n'en contient pas moins quelques très belles pages. On notera pour l'anecdote l'effort réalisé par ASV qui "optimise" la durée de son enregistrement (près de quatre-vingts minutes !), et permet ainsi aux amateurs de Boyce de se régaler avec un maximum de musique…
Inutile de dire que l'on attend avec impatience le quatrième - et malheureusement dernier - enregistrement de cette série consacrée à William Boyce : un disque qui comprendra une ode de cour, ainsi que la "Pindaric Ode" …
A.F. (Nancy - décembre 2000)
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